JOURNAL D'URFE : Sordes l'Abbaye, jour 2.
"Mes paupières se lèvent, tout doucement... Mon instinct canin me révèle que le jour n'est pas encore levé. Je regarde autour de moi. Clément, docteur ès archéologie (option théodolite, voui madame !), est encore dans les bras de Morphée, tel la moissonneuse-batteuse en train de sillonner les champs de blé. Il ronfle, quoi ! La journée d'hier fut riche en émotions, son repos était bien mérité. Dans cette prison feuillue, où tout n'est qu'arbres, boue, arbres, moustiques, arbres, arbres... une chose me rassure tout de même. Il est clair qu'outre nos traces de pattes imprégnées dans la gadoue environnante, nul autre chien (ni homme, d'ailleurs) n'a jamais foulé de ses pattes ce sanctuaire forestier. Ce rapport si proche avec Dame Nature, ce n'est pas au coeur du Centre Bosquet que vous le retrouverez ! Loin de toutes les machines et autres artifices anthropiques, je suis prêt à m'envoler de nouveau au pays du Marchand de sable. Quand soudain...
DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIING
Il est-sept heures-et-tren-te-minutes
Oh merd... ! Euh... Souffrance !!!
DRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII...
Clément a prestement appuyé sur le bouton "ARRET". A moins qu'il n'ait détruit l'appareil à coup de pioche, ce souvenir n'est plus très clair dans ma mémoire... Toujours est-il que dure est ma désillusion, après ce moment d'escapade si rare dans la vie de chien archéologue... Mais... ils n'en finissent pas ! Voilà que Clément sort le thermos de café ! Et le grille-pain portable ! Et le rasoir électrique ! Et Paquito, l'apprenti, qui prend son GPS ! Ah mais... vive la nature ! Vraiment !!!
Après ce petit-déjeuner fort en ... électronique, le responsable du projet (Clément, ne l'oubliez pas), décide de repartir à l'affût de nouveaux trésors ! Le mot "affût" est d'ailleurs le préféré de l'archéologue. "Découverte" est lui beaucoup plus rare, mais baste ! Nous voici sur les chemins boueux, peinant à se frayer une route, mais toujours souriants : c'est l'espoir qui guide nos pas. Peut-être les découvertes aujourd'hui seront-elles plus fructueuses que celles d'hier ! Qui sait ? Bon, je vous sens dubitatif... Allez faites un effort, quoi ! Oui, un prospecteur peut trouver des trésors lors de ses recherches ! Lara Croft en est la preuve ! Ah... je vous vois convaincu ! Bien ! Alors revenons-en à notre périple à travers les bois de Sordes-L'Abbaye...
Le mercure monte sous le feuillage... Le Soleil doit déjà être à la moitié de sa course au zénith. Nous espérons bien trouver quelque chose avant l'heure du déjeuner. Alors, éloignant les lianes à coups de queue, les chardons à coups de crocs, la solitude à coups d'anti-dépresseurs, nous trottinons, nous clopinons, nous cheminons... on marche quoi ! Encore et encore... C'est alors que ma truffe frétille ! Mes oreilles se soulèvent ! Ma queue bat de gauche à droite et de droite à gauche ! Mes doigts de pattes se mettent en éventail ! C'est un signe ! Il y a quelque chose enterré ici !!! Immédiatement attiré par mes aboiements frénétiques, Paquito, l'apprenti accourt ! Lui, pioche en main, moi, griffes aux pattes, nous attaquons cette terre si souvent ingrate... Quelle n'est pas notre surprise en découvrant que je me suis cassé une griffe ! Aïe ! Mais la douleur passée, c'est le miracle qui se déroule sous nos yeux qui nous réjouit... Nous avons découvert un fragment ! Un trésor ! Un joyau ! Clément, si peu habitué à de tels évènements, ayant résorbé une crise cardiaque, se saisit de son appareil photo KADOK et immortalise l'instant.
L'adrénaline ayant parcouru tous les vaisseaux de nos corps, de la queue aux babines en passant par l'échine, notre esprit scientifique, qui a fait de nous de tels professionnels, reprend le dessus. Nous nous livrons aux examens d'usage. Mon flair ne me trompe jamais. En voyant ces petits ornements cruciformes sur une partie du fragment, j'en déduis tout de suite l'origine médiévale de l'objet, certainement un vestige de quelque vieille Eglise, dont les ruines furent oubliées et dissimulées dans les profondeurs boisées de l'endroit. Cependant, Paquito, l'apprenti, ose me faire objection ! Ayant consulté la rubrique "Indiana Jones" de son GPS, il est formel : "C'est évident voyons, il s'agit ici d'une parcelle de ce qui fut une sculpture antique, sans doute un fragment du socle de quelque statue de peuples ayant vécu dans la forêt, à proximité de la rivière. Ceci explique la finesse de la gravure...". Mais que vaut l'avis d'un chien et d'un apprenti face à la voix de la connaissance, de l'omniscience archéologique, j'ai nommé le professionnel : Clément ! Paquito et moi en compétition, il s'agissait alors qu'il tranche... En faveur de qui va-t-il donner son verdict ? Notre honneur est en jeu. Tel le maître qu'il était, c'est alors qu'il se livre à un examen d'une minutie sans égale ! Nul micromètre de la trouvaille n'échappe à l'oeil de lynx de Clément. Celui-ci ouvre alors un large bec, et tient à peu près ce langage :
"Hum, hum... Bonjour, Monsieur du Corb... euh... Vous vous fourvoyez tous les deux chers amis ! Il ne s'agit ici ni d'un vestige antique, encore moins d'un témoin de la période médiévale... Mais il n'en est pas moins rare ! Je puis vous affirmer qu'il s'agit ici d'une... (...) ... partie de cigilée magdalénienne, préhistoire, néolithique, dont les marques anthropiques ne sont pas sans cacher la richesse de leurs préhistoriques possesseurs... et dont l'inclinaison et l'usure des gravures laisse à supposer qu'elle se trouvait, il y a de cela deux mille ans, enfouie dans un tumulus d'un mètre et cinquante centimètres de hauteur. Il est clair qu'elle reposait dans un tertre de marne calcareuse, probablement entouré de nombreuses tegulae ! Vous avez trouvé ici un reste de vaisselle sculptée appartenant à la populace aisée du village qui s'élevait, il y a près de deux millénaires, ici-même, là où nous sommes ! C'est une trouvaille historique !"
Devant tant de culture, nous ne pouvions que nous incliner. Et bien que nous nous fussions trompés, seule la joie d'avoir déniché l'objet qui allait faire basculer l'actualité archéologique du pays d'Orthe au Sud des Landes nous faisait oublier toutes les déceptions que nous avions éprouvées... Fort de cette découverte, Clément s'empresse de photographier la prunelle de nos yeux sous tous les angles et de transférer ceci sur son ordinateur afin d'envoyer les résultats finaux à sa supérieure hiérarchique : Madame Alarm y Napal. Trois minutes, longues, très longues, s'écoulent alors... Celles qui assoiront notre renommée, et qui nous feront connaître par delà ... la Garonne !
"DING" Vous-avez-reçu-un-nouveau-message. Ah ! Clément se jette sur sa boîte E-mail ! Voici ce que nos six yeux lisent, pleins d'espoir baignés dans des larmes de joie :
"Bonjour,
Il ne s'agit ici que d'un vulgaire caillou. Plein de mousse.
Au revoir.
Madame Alarm y Napal."
Eclat de rire général ! La nervosité m'entraîne dans un fou rire, qui me fait me lancer dans la boue et mal aux zygomatiques... Un "reste de vaisselle sculptée" ! "La populace aisée du village" ! "Un vulgaire caillou" ! Mais cette activité des zygomatiques est loin d'être partagée par mon maître... Une grimace frustrée s'affiche sur son visage... "Oh, ça va, hein !" me lance-t-il d'un air désabusé... D'un geste nonchalant, il envoie alors le caillou dans la rivière, condamne à la corbeille toutes ses belles photos et se remet en marche, de manière plus intense, comme pour noyer son humiliation. Eh oui ! Foi de chien archéologue, le talent du pronostic n'est pas donné à tout le monde ! Mais rassurez-vous, Clément, même s'il se trompe parfois, n'en est pas moins un grand archéologue, et déterre souvent de vrais vestiges... Enfin, "souvent"... Euh... Oui, bon... Bref !
L'après-midi, le moral de notre chef de groupe n'étant pas à son apogée, nous ne trouvons rien... Le soir venu, nous nous rendons donc, et une journée de marche dans les pattes, je m'endors plus facilement dans cet environnement, qui me devient familier... Demain sera le bon jour !"